Toute une vie à écrire, Sylvie Neeman,

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La joie de Lire, 2020

 

On pourrait confectionner une très belle vitrine avec toutes les éditions des ouvrages de S. Corinna Bille à l’intention des enfants. En 1999, les éditions La Joie de lire avaient proposé de les réunir dans un joli coffret des Œuvres complètes pour la jeunesse. « La petite bibliothèque de Corinna », ainsi s’appelle la nouvelle collection de la même maison d’édition, qui puise dans ce vivier avec l’ambition de faire connaître un monde merveilleux – six nouveaux titres à ce jour avec une illustration très réussie.

 

Sylvie Neeman s’est inspirée du livre d’archives diverses collationnées par Christiane P. Makward, Corinna Bille – le vrai conte de ma vie pour restituer, dans un récit sensible à la première personne, Toute une vie à écrire. Tout commence avec l’importance des fleurs et des rêves, celle de l’esprit d’enfance et de la maladie, l’amour des mots et des images... L’admiratrice de la femme libre n’idéalise cependant pas la destinée de celle qui fut traitée de « pomme pourrie » à cause de la réputation sulfureuse de son père et qui traversa l’épreuve d’un « mariage blanc » et de la désillusion qui l’accompagna. S. Neeman évoque pudiquement ce moment : « Dans la réalité, l’horrible petite chien qui vivait avec nous était le seul à recevoir caresses et mots d’amour ».

 

La dessinatrice Albertine fait davantage que d’illustrer une vie. Elle utilise le crayon rouge et bleu dans tous ses dessins pour offrir une balade en enfance : la Cottin & Desgouttes d’Edmond Bille, le Paradou, les poupées, la maison couverte d’écailles au Rotzberg… Un dessin évoque aussi une réalité plus prosaïque : celui d’une mère qui n’a pas de « chambre à soi » et qui écrit sur la table de la cuisine entre lessives et repas à préparer.

 

Ce livre est à mettre en toutes les mains, en particulier celle des adultes même si S. Corinna Bille écrivait ces livres d’abord pour ses enfants, sans volonté de les édifier. Avec la biographie de Gilberte Favre qui n’a pas vieilli, le livre de S. Neeman ouvre les portes d’un monde composite fait d’onirisme et d’observation aiguë de la réalité.

 

 

Extraits

 

« Je voulais me coucher dans mon lit avec mes œufs et ne plus bouger jusqu’à ce que des poussins en sortent.

Voilà quel genre de petite fille j’étais.

Une petite fille suisse comme tant d’autres, qui grandissent et deviennent maîtresses d’école, couturières, ouvrières, paysannes, secrétaires (…), mais moi je suis devenue écrivaine. C’est comme ça.

Peut-être qu’à mes yeux, le frontière entre la réalité et le rêve, entre les choses vraies et les choses inventées, créées ou tout simplement espérées, cette frontière-là a toujours été floue.

Je suis devenue écrivaine parce que j’aimais, parce que j’aime encore me promener des deux côtés de ce territoire.

Et je suis devenue écrivaine parce qu’au Paradou on lisait beaucoup. » (p. 24-25)

 

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« J’ai écrit pour les enfants parce qu’il est important qu’ils parcourent des forêts où les humains deviennent des bêtes, les bêtes des humains, qu’ils fréquentent des maisons où les peluches prennent vie, qu’ils escaladent des montagnes où les monstres cachent des cœurs meurtris.

J’ai écrit pour les enfants parce qu’il est important que les plus petits aient cette nourriture de mots et d’images, de voix et de mélodies.

J’ai écrit pour les enfants parce qu’il est important que le monde soit un peu plus que le monde. » (p.81)

 

Recension par Pierre-François Mettan

 

 

albertine