L'Heure des Mômes, A.-C. Biner

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Résumé

 

 

Kurt Damart, un bébé de 4 mois, a été enlevé en pleine gare au nez et à la barbe d'un service de police renforcé lors d'un match de hockey international. Femme en mal d'enfants? Acte crapuleux? Le commissaire Allard hésite. Mais le ravisseur, un homme blessé dans son enfance et trahi par sa compagne qui le prive de sa fille, est prêt à tuer pour garder l'enfant volé. Il va contacter Valérie, la psy des rues, dont la causerie publique a influencé l'acte et qu'il accuse implicitement de complicité.

 

 

 

Extrait

 


Situation: L'enlèvement du bébé

 

 

L'homme avait eu une chance extraordinaire, la poussette était pratiquement sans surveillance. Il avait vu la jeune femme s'éloigner vers la caisse pour payer sa revue, laissant le landau à l'abri derrière les porte-journaux. Très vite, elle fut accolée à la devanture, cachée par d'autres personnes qui voulaient payer leurs achats. Il jeta un coup d'œil furtif autour de lui. A sa gauche, un jeune homme, nonchalamment appuyé contre la vitrine du kiosque, fumait une cigarette, les yeux dans le vague. A sa droite, le lent flux de la foule. Personne ne faisait attention à lui et il tournait le dos aux caméras. L'homme termina le remplissage d'une grille de loto et toujours penché en avant sur la tablette, il déboutonna son manteau, puis il se redressa, leva le bulletin à hauteur des yeux comme pour le relire une dernière fois et en profita pour inspecter les lieux. La gouvernante était toujours dissimulée par d'autres clients, aucun flic en vue. Il fit les quelques pas qui le séparait de sa proie.

 

 

L'homme se pencha très bas sur la poussette comme s'il voulait admirer l'enfant de près. Il abaissa prestement le pare-pluie en plastique, se saisit de la petite forme tiède qu'il dissimula contre lui sous le manteau. Le bébé se mit à pleurer, mais le manteau était épais et le brouhaha de la foule noyait tous les bruits.

 

 

Avant d'abandonner les lieux, l'homme saisit la bouteille thermos qui émergeait du filet à commission pendu sur le devant de la poussette et la glissa à la place du corps de l'enfant. Enfin, il plaqua le plastique anti-pluie contre les velcros de la capote avec une main et quitta l'enceinte du kiosque. Il avait agit d'instinct, sans y penser une seule minute. C'est en sentant les mouvements désespérés du bébé qu'il serrait contre lui à travers le tissus épais du manteau que l'homme se mit à réaliser ce qu'il avait fait. La peur et l'exaltation le firent trembler. En l'espace de quelques secondes, il avait changé le cours du destin de deux êtres parfaitement inconnus. Il se contraignit au calme. S'il arrivait à sortir de la gare sans se faire repérer, jamais personne ne saurait ce qui s'était réellement passé.

 

 

Le ravisseur parcourut quelques mètres, collé aux gens qui marchaient devant lui pour mieux passer inaperçu, les bras croisés sur son ventre. Il emprunta la première rampe menant aux quais exempts de surveillance vidéo. L'enfant qu'il serrait un peu trop fort se débattait avec l'énergie du désespoir. Il relâcha la pression pour le laisser respirer et se retrouva sur le quai no 1 qu'il suivit jusqu'à son extrémité. L'endroit était désert. Tournant le dos aux lumières des bâtiments, il ouvrit son manteau pour donner de l'air au bébé; les cris du petit éclatèrent aussitôt dans la nuit froide. L'homme le prit dans ses bras avec une grande douceur, puis l'installa dans le porte-bébé sur son ventre et se mit à le bercer en lui murmurant des paroles apaisantes. L'enfant se calma, puis s'assoupit. Le ravisseur rabattit son manteau sur le petit corps et revint sur ses pas pour prendre les escaliers qui descendaient au sous-sol de la deuxième partie de la gare. Ici pas de caméras, un long boyau central parcouru par une foule pressée, indifférente, et des rampes d'accès à tous les quais et au parking souterrain.

 

 

Le ravisseur se déplaçait rapidement d'une démarche souple de sportif. Chaque mètre l'éloignait du danger. L'air du deuxième sous-sol était piquant et imprégné d'une odeur désagréable d'huile et de benzine. L'homme ouvrit la portière arrière droite du véhicule et plaça l'enfant dans une chaise de sécurité dont il fixa solidement les sangles. Le bébé se réveilla et les cris recommencèrent. La silhouette tassée derrière le pilier près de la place de parc se redressa et jeta un œil hors de sa cachette. Les cris de détresse du bébé l'avaient ramenée brusquement à la réalité. Elle vit le type s'éloigner vers l'avant gauche et commencer à enlever son écharpe, puis son manteau. La portière était restée ouverte et les cris se faisaient plus perçants. La femme plongea à l'arrière de la voiture. Son regard croisa les yeux bleus de l'enfant qui gigotait désespérément, et un sourire éclaira son visage pâle. "Benoît, mon petit Benoît".

 

 

 

La femme s'acharnait sur la fermeture des sangles de la chaise d'enfant lorsqu'elle se sentit brutalement tirée en arrière. La portière de la voiture claqua devant son nez. Elle se débattit avec toute l'énergie dont elle était capable et avança de quelques centimètres, assez près du véhicule pour s'agripper à la portière: Pendant une minute son visage se refléta dans la vitre. Son air égaré, ses gestes désordonnés et ses paroles incohérentes la sauvèrent. "Une pocharde" songea le ravisseur avec dégoût. Il la força à s'agenouiller, la frappa sur la nuque, puis la projeta violemment contre le pilier de béton le plus proche. Les cris du bébé lui déchiraient les tympans; il fallait qu'il quitte rapidement les lieux. Avant d'emprunter la rampe qui le menait à l'étage supérieur, il jeta un dernier regard dans le rétroviseur; de l'artère principale on ne pouvait pas apercevoir la femme. Il bénit les vandales qui avaient attaqué les néons du parking à coups de pierre et détruit les yeux des caméras. Sa chance lui parut incroyable, c'était un signe du destin.

 

Anne-Catherine Biner.