Le sage ne rencontre pas de difficultés.
Car il vit dans la conscience des difficultés.
Et donc n'en souffre pas
***
Lao Tseu

Auteur-es

La vie est trop courte pour la partager…
Editions Hélice Hélas Vevey, 2016

Laurent vient de faire un infarctus. Un pontage coronarien est programmé, pas tout de suite.

Laurent est père, père célibataire-veuf, comme il dit, puisqu’ il ne s’est jamais marié. Son fils, Miguel, de 21 ans est autiste. Il vit dans un institut spécialisé dans la capitale Vaudoise. Miguel bénéficie de l’aide d’une éducatrice ; Marie-Anne. Un jour alors que son père est hospitalisé Miguel fugue profitant d’une promenade sylvestre hebdomadaire en compagnie de Marie-Anne …

Laurent pense à sa vie, à son fils, ses relations amoureuses. Il a le temps, il ne peut pas s’échapper, attaché par ces tuyaux qui lui permettent de vivre encore. Diagnostic sévère, il le sait car il a fait médecine 3 ans, dans ses jeunes années. Il pense… il reconnait qu’il ne s’occupe pas vraiment bien de son autiste de fils. Il est alcoolique, ancien toxico, il fume énormément… Il est tout maigrichon... Il peut sortir de l’hôpital. Il apprend la fugue de son Miguel, il va donc à travers Lausanne courir derrière son fils. Il a l’idée de refaire le chemin de son passé, dont il a parlé à Miguel pour meubler les silences lors de ses rares visites, à pied en grande partie… Il retrouvera les personnages qui ont peuplé sa vie antérieure. Mais voilà, son état de santé le rattrape juste au moment où il retrouve son fils. Départ en urgence au CHUV…

Ces deux êtres que le handicap empêche de communiquer se comprendront-ils ? Se retrouveront-ils enfin pour vivre sous le même toit ? Ce handicap empêche-t-il d’aimer d’un amour filial ou parental ?

Tout au long du journal intime que tient Miguel on comprendra pourquoi sa fugue, sa quête. Derrière son autisme, Miguel est un être attachant, intelligent capable de recherches et d’analyses précises. Il adore lire, tout, car tout l’intéresse. Oui Miguel aime la précision. Du coup, il se pose des questions, existentielles pour lui. Son père l’aime-t-il ? Plus ou moins que Marie-Anne ? Est-il un accident ou une coïncidence ? Pourquoi son père ne lui donne plus signe de vie ? Travaille-t-il trop ? Est-il malade ? Est-il capable, lui Miguel, de ressentir le deuil ? Au fil de sa fugue, Miguel va parcourir le passé de son père…

Avec humour noir et sarcasmes, Laurent s’auto-analyse. Il utilise tour à tour un langage médiéval, puis un langage presque ordurier, et même de l’anglicisme pour décrire ses sentiments, ses impressions, son ressenti des diverses situations qu’il a vécues, ainsi que les personnes dont on fait connaissance au fur et à mesure de son périple pédestre lausannois. Il a pourtant peine à se remettre en question, comme il ne fait guère attention à son cœur. Tous les antagonistes de sa vie, selon lui, sont des êtres égoïstes, imbus d’eux-mêmes, qui se mêlent de ce qui ne les concerne en aucun cas, lui ont mis les bâtons dans les roues ou tout au moins un frein. Et surtout qui s’insinuent entre lui et Miguel… Il déteste cette Marie-Anne, qui elle ressent des sentiments amoureux pour lui… il aime exagérer, non vraiment il ne ressent rien pour elle. Quand son opération sera du passé, il vivra avec son fils c’est décidé ! Pourtant la vie en décidera autrement.
Recension: Marie-Claire Siegenthaler




Extrait pages 56 à 58 , Journal, 20 mai.


Aujourd’hui ça fait deux semaines que je n’ai aucune nouvelle de mon père. Marie-Anne prétend qu’il a trop de travail pour venir me trouver. Mais moi je sais que ce n’est pas la vraie raison. Souvent, lorsque papa me serre dans ses bras en arrivant, il sent la fumée et l’alcool. Et je sais que ça rend malade. Alors, s’il ne vient pas, c’est qu’il est souffrant. Lorsque j’écoute les gens autour de moi évoquer ce sentiment, ils parlent d’ennui. On s’ennuie de quelqu’un. Ou alors, j’ai même entendu plusieurs fois des parents, lorsqu’ils viennent chercher leur enfant, le prendre dans leurs bras et lui chuchoter à l’oreille (j’entends car je suis à proximité et que mon ouïe est fine) « tu m’as manqué ».

C’est idiot. On peut manquer une cible, à la rigueur un rendez-vous ou une émission télévisée, mais manquer à quelqu’un, c’est grammaticalement et mathématiquement indéfinissable. Donc inexistant. Par contre, moi j’aime la connaissance. J’aime savoir. Tout, car tout m’intéresse. Là maintenant, je veux vérifier si l’absence de mon père depuis ces quelques jours est due, comme je le suppose, à une maladie des fumeurs et des alcooliques, ou s’il ne veut plus me voir. Du coup, je conclurais que je suis plus le fruit d’un accident que celui d’une coïncidence.




Extrait pages 56 à 58 , Journal, 20 mai.

…. Je mérite un second demi. Mais je me commande, une pinte, c’est plus économique.

Dehors, près du cendrier, je peux apercevoir mon serveur qui fume une cigarette, ignorant ma sécheresse gutturale qui m’envahit. Bon prince, ou pressé de me torcher, je sors passer commande. Il me souffle sa fumée en pleine face. Ça ne me dégoûte pas, oh non. Puisque j’ai la lâcheté de lui en demander une. On la fume ensemble. Normalement, je devrais culpabiliser un peu, mais les quatre demis que je me suis octroyé ont quelque peu érodé mes inhibitions. Pendant que mon fournisseur en nicotine me tire ma pinte, je sors m’acheter des cigarettes au tabac du coin de la rue. Puis, plus très capable de résoudre des mots croisés (comme quoi, l’alcool a plus de symptômes dégénératifs que l’Alzheimer débutant), je change de crémerie.

Et j’en visite plusieurs. Deux cigarettes par pinte. Et j’écrase la dernière de mon paquet en sortant du dernier pub, juste à côté d’un arrêt de bus. Donc, complètement occis lorsque je descends à l’arrêt dans mon bled de banlieue. Je tire des bords au près en direction de mon adresse, au radar, le GPS est mort. Je pisserai dans les géraniums de ma propriétaire, cette vieille vache.

Tiens, elle est là, qui m’attend la gueuse. Manquerait plus qu’elle fasse le pied de grue en compagnie de Marie-Anne. Ce serait le bouquet. Je pisserai plus tard. Il y a trop de monde. Surtout ces deux flics qui s’approchent de moi, l’un arborant l’air sérieux du flic qui fait son important, l’autre porte, sur sa face rubiconde et arrondie, une moustache qui, par sa forme tombante, fait penser aux aiguilles d’une pendule. Vingt heures vingt. La maréchaussée est toujours à l’heure, pensé-je. Je m’esclaffe. Je trébuche. Les deux pandores me retiennent.

- Monsieur, avez-vous des nouvelles de votre fils Miguel ? Apparemment il n’est pas à votre domicile, nous avons sonné. Savez-vous où on pourrait le trouver ?...

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