Le sage ne rencontre pas de difficultés.
Car il vit dans la conscience des difficultés.
Et donc n'en souffre pas
***
Lao Tseu

Auteur-es

Biographie

Né en 1958 à Martigny, licencié es lettres de l’Université de Genève, Christophe Gaillard enseigne le français au collège de l’Abbaye de Saint-Maurice. Une aurore sans sourire est sa première publication. Le texte décrit les itinéraires de Chateaubriand, chargé d’affaires de Bonaparte dans la République indépendante du Valais, puis, après sa démission, son long cheminement vers Venise.

Or, ce voyage de 1804, même si toute une tradition littéraire et historique nous parle encore aujourd’hui de “Chateaubriand ambassadeur en Valais”, n’a jamais eu lieu. Il a démissionné avec fracas et au péril de sa vie sans être parti! C’est donc une fiction, un récit de voyage dans l’histoire, dans des pays aimés, dans une œuvre, dans notre propre imaginaire aussi, qui nous est raconté. Un prétexte à « l’enchantement » ! Evidemment c’était un sacré pari de vouloir raconter un voyage qui n’a jamais eu lieu et d’embarquer le lecteur dans un itinéraire qui remonte le Rhône ! Et un pari encore plus stimulant de vouloir, sans tomber dans le pastiche, mêler la petite voix du narrateur à celle du « grand Paon » ! Parfois il y a les marques de la citation, mais souvent les mots du grand écrivain se fondent dans ceux du récit. La couverture de Turner dit cette confusion.

 

Une Aurore sans sourire
Résumé

Une Aurore sans sourire raconte “les itinéraires du chargé d’affaires de Bonaparte dans la République Rhodanique du Valais”. Ils commencent par un prologue à Clarens, au-dessus du lac Léman. L’ambassadeur ose n’être guère sensible à sa beauté, et encore moins à celle des Alpes : Rousseau en a déjà trop parlé. Il ne rêve que d’une chose, remplir sa mission au plus vite et retourner en Italie pour visiter Venise qu’il ne connaît pas.

Vient alors le récit où se succèdent les étapes qui sont comme autant de paraboles. A Saint-Maurice, l’ambassadeur y croisera une “folle”, dont se souviendra Flaubert; puis un paysan à la sortie du Bois-Noir, avec qui il réinterprétera les principes de 89. Il s’arrêtera devant la Pissevache, si souvent (mal) décrite par les écrivains de la littérature « alpicole ». Puis ce sera Martigny, Isérables, célèbre pour la « vénusté » de ses femmes ; Saint-Pierre-de-Clages, où il croisera un godelureau et une garçonnette, qui nous montrent un Chateaubriand sensible au problème des inégalités sociales qui frappent toute l’Europe. Enfin, c’est l’arrivée à Sion, sa rencontre avec les députés, puis son départ soudain, incompréhensible même, et son retour à Paris. Il remet sa démission à Bonaparte sous le prétexte de la maladie de son épouse, mais en fait à cause de l’assassinat du duc d’Enghien. Cependant la raison est encore ailleurs : il veut écrire et consacrer toutes ses forces à son œuvre. C’est là « sa vraie carrière ».

La vieillesse est une voyageuse de nuit. Un voyage plus intérieur, plus poétique, plus profond aussi commence dans la seconde partie. Venise en est la destinée ultime. Leur première rencontre a lieu en 1806. Elle est catastrophique. Il reviendra près de trente ans plus tard, prenant conscience de ce à côté de quoi il avait passé, puis une dernière fois en 1845, il a 77 ans.

En fait, tout le texte décrit son cheminement vers « la plus splendide ville jamais construite ». Son enfance, ses voyages; sa relation avec son épouse, sa passion pour la malheureuse Nathalie de Noailles à Grenade; son parcours spirituel aussi; ses relations avec Bonaparte et Talleyrand, tout doit tendre à expliquer et à commenter ce que certains considèrent comme les plus belles pages des « Mémoires», voire de la littérature française. Nous le faisons préparer, voire déclamer déjà dans une espèce d’ivresse, ses pages vénitiennes à Gondo, sur le versant sud du col du Simplon, là où la rivière descend vers le Pô, et non vers le Rhône et la France, puis va (mourir) à Venise. La réponse à son blasphème silencieux doit devenir symphonique!



Extrait

 

Dernier chapitre, chapitre X, "Venise"

Il écrivait le jour et voyageait dès le couchant, non seulement parce qu’un épais brouillard pesait sur toute la plaine du Pô et la rendait en quelque sorte invisible, mais parce que le silence et la nuit, où seuls retentissaient les roulements des roues de sa berline, convenaient mieux à ses rêveries. On aurait dit qu’il naviguait. La terre lui était cachée. Il errait avec ravissement au milieu des vents, des nuages et des fantômes. Il était vivant! La vieillesse est une voyageuse de nuit !

Mais lui ne reconnut pas Venise. Elle s’était enfoncée dans son passé comme ses palais s’étaient lentement ensevelis dans la lagune. Les marches des embarcadères se disloquaient chaque fois un peu plus lors des fortes marées et lui donnaient l’impression, quand il descendait des gondoles, de marcher sur des parchemins. Souvent il entrait dans les églises quand il ne restait plus personne pour y entendre résonner le silence ; le crépuscule tombait entre les vitraux et donnait à la lumière un effet éblouissant. Un soir cependant, il sentit son cœur tressaillir. Il déambulait pour se diriger vers la crypte lorsqu’il perçut les froissements d’une robe derrière lui. Il continua d’avancer, les froissements reprirent. On aurait dit un bruit de papier et de poussière. Il se retourna brusquement, mais ne vit personne. C’étaient ses propres pas qu’il avait entendus glisser comme une ombre sur le marbre glacé de l’abside. Il poursuivit sa marche, sereinement, avec élégance même ; il s’alluma une bougie et, loin de s’effrayer, descendit hardiment dans le caveau funèbre.

Il voyait bien que la ville entière tremblait comme sa main et ressemblait à un mausolée qui allait s’effondrer. C’était l’image parfaite de sa vie. Une insignifiance grandiose. Tout avait une fin et c’était heureux. Les débris de cette cité prodigieuse ne lui laissaient aucun désir d’avenir. Les vagues sans force arrivaient à peine à lécher les premiers escaliers et repartaient se noyer dans le flux des marées. Il entendait passer le monde avec le souffle du vent et le regardait s’enfuir. Les cordes des gondoles craquaient. Quelqu’un jeta des épluchures dans le canal ; elles flottèrent un instant comme une île dégoûtante, puis se confondirent avec d’autres salissures. Plus loin, imperceptiblement la mer apparaissait comme une lente déteinte du ciel, pâle, laiteuse, malade. Tout cela bougeait, parlait avec une mollesse que la brume accroissait encore, mais donnait aussi au silence et à la solitude une densité effrayante. A la place du langage perdu de l'enfance, ce qui s'entendait ressemblait à une espèce de râlement mécanique, de grincement sinistre des dents, des portes, des chaines et des barques, comme si la nature entière entrait en agonie.

Christophe Gaillard, février 2016

Recension de cet ouvrage dans la rubrique "Lus pour Vous" Lire l'article

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